J.P. Bimeni, la soul libératoire d’un survivant burundais

J. P. Bimeni © Gabi Tineo

Derrière Give Me Hope, deuxième album de J.P. Bimeni & The Black Belts, il serait tentant de ne voir que l’histoire peu ordinaire d’un chanteur francophone d’Afrique de l’Est réfugié à Londres et s’associant à des musiciens espagnols pour jouer de la soul venue des Etats-Unis. Mais si leur réunion musicale ne passe pas inaperçue en live comme en studio, c’est d’abord parce qu’elle dégage de rares frissons.

Quelques instants après avoir quitté la scène au terme d’une prestation encore une fois incandescente, J.P. Bimeni prend l’air depuis la terrasse qui surplombe la mer de béton coulée en lieu et place de la Méditerranée au pied de la Principauté de Monaco pour gagner de précieux hectares. Détendu, alors qu’il vient d’honorer le dernier engagement de l’année 2019, le chanteur burundais profite du moment pour discuter avec son entourage. Ambiance paisible et bienheureuse d’après-concert. Un spectateur finit par s’avancer vers l’artiste, d’un pas à la fois emprunté et décidé. Le quinquagénaire européen commence par adresser ses félicitations mais l’émotion, palpable, le submerge bientôt quand il laisse entendre un passé militaire, des compagnons d’armes morts en Afrique. J.P. se lève, se déploie de toute sa hauteur et prend l’homme dans ses bras, lui murmure quelques mots de réconfort.

Il a vu la douleur chez son interlocuteur, lui qui a survécu au massacre de Kibimba au cours duquel 150 élèves de son lycée ont été brulés vifs en octobre 1993 quand a éclaté la guerre civile au Burundi. Lui qui s’est fait tirer dessus, à terre, et ne doit sa vie qu’à un chargeur miraculeusement vide après avoir pris une balle dans le poumon. Lui qui a été empoisonné par un médecin belge criminel et a perdu la moitié de son poids, séjournant deux cents jours à l’hôpital de Nairobi au Kenya où sa famille avait pu l’envoyer. Lui qui peut aussi raconter la terreur et l’horreur de la fuite, pendant des heures, pour rejoindre les collines environnantes, seul au milieu des autres, des corps atrocement mutilés, du sang qui coule. L’indicible.

Espoir et utopie

Si son premier album Free Me l’a affectivement libéré tant sur le plan personnel qu’artistique, il lui a aussi ouvert de nombreuses portes depuis 2018. Pourtant Jean Patrick Bimenyimana Serukamba a du mal à considérer que sa réussite actuelle est légitime. “Je connais des tas de gens au pays qui sont plus talentueux que moi, qui ont plus souffert que moi, je me dis : Pourquoi moi ?”, questionne le quadragénaire. D’autant que la soul, avec laquelle il s’est fait remarquer, est une musique qu’il tient en haute estime. “Otis Redding, Marvin Gaye, Sam Cooke, je les voie comme des dieux”, s’exclame-t-il.

Longtemps, son nouveau projet a failli s’appeler Guilty & Blessed, du nom d’une des chansons présentes. Il y fait référence à ce tiraillement intérieur, entre la chance de vivre son rêve et la culpabilité du survivant. Mais cela l’a renvoyé à une réflexion ancienne sur le sens de sa démarche musicale. Londres, début des années 2000. L’étudiant burundais en économie, politique et philosophie refuse l’avenir professionnel pour lequel il a été formé en Grande-Bretagne, ce système individualiste qui ne lui convient pas.

Avec sa guitare, il fréquente le circuit des soirées "open mic" de la capitale britannique et découvre un soir le pouvoir de la musique : “J’étais sur scène, et d’un coup j’ai quitté mon corps. Ça m’a fait peur ”. L’expérience le trouble. Une fois chez lui, il s’interroge : “Si je ne trouve pas la raison pour laquelle je fais de la musique, autrement que pour moi, je ne veux pas continuer. Parce que ça peut me tuer”. La réponse s’imposera après plusieurs années : inspirer la jeunesse de son pays. Par fidélité à cette ligne directrice, il a donc préféré in fine intituler son album Give Me Hope, un autre morceau. “Je suis utopiste dans un monde sceptique”, justifie-t-il avec lucidité, répétant son besoin d’“être léger, quelle que soit la lourdeur des choses, pour ne pas se perdre”.

 

Universalisme

Pour se reconnecter à son histoire, à son continent, il évolue sous le pseudo de Mudibu, comme on l’appelait dans son enfance. Sa priorité n’est pas la musique mais la famille qu’il vient de fonder. Durant une décennie, il multiplie tout de même les collaborations aussi bien rock, funk, soul que reggae : avec Mantilla, un ensemble de dix instrumentistes ; avec le Jezebel Sextet qui reprend Otis Redding ; avec Saints Patience auteur d’un album en 2015… La même année, il exploite son répertoire personnel sur Insatza, en kirundi – langue de ses origines. Malgré les propositions qu’il reçoit, il joue la carte de la prudence, estimant en pas en savoir assez sur le fonctionnement de l’industrie musicale. “La musique est une thérapie pour moi. Risquer que tout soit détruit par le business, c’est comme me prendre ce qui me reste”, explique-t-il aujourd’hui.

La rencontre en 2017 avec une équipe de musiciens espagnols, à la faveur d’un festival où il était venu tenir le micro pour la formation soul anglaise Speedometer, change la donne. Entre eux, l’entente est immédiate. “On travaille en communauté, comme dans un kiboutz”, dit le chanteur au sujet de ses partenaires réunis au sein des Black Belts. L’aventure cosmopolite fait écho aux valeurs universalistes dont il s’est imprégné lors de sa scolarité après son arrivée au Pays de Galles en 1995 : grâce au soutien du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies, le jeune homme avait été accueilli par l’ONG éducative United World Colleges dans son château du 12e siècle digne d’un épisode d’Harry Potter. “Plus de 80 nationalités étaient représentées”, se souvient-il. Déjà une façon de visiter le monde, comme il l’espérait quand il était encore sur sa terre natale. Avec la soul, le voyage est devenu géographique. En ligne de mire, les Etats-Unis. Et un concert au Burundi.

J.P. Bimeni & The Black Belts, Give Me Hope (Lovemonk) 2022 

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