Femua 2022 : des jeunes et de la joie !

Le rappeur ivoirien Suspect 95, sur la scène du Femua 2022. © RFI/ Anne-Laure Lemancel

Consacrée aux jeunes, cette 14e édition du Femua, festival créé par Magic System à Abidjan, recevait du 10 au 15 mai 2022 des figures de la nouvelle vague ivoirienne, comme Fior 2 Bior et Suspect 95. De quoi alimenter l’espoir, la foi et la flamme pour les générations futures… Aussi musical que galvanisant ! 

En cette petite saison des pluies, la météo n’annonçait rien qui vaille. Durant les quelques jours du Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (Femua), à Abidjan, les sites prédisaient de sérieux orages. D’ailleurs, la soirée du jeudi 12 mai, en l’honneur de la République démocratique du Congo, avec Viva la musica, orchestre de Papa Wemba, décédé sur la scène du festival en 2016, et son acolyte Félix Wazekwa, a tourné au vinaigre, annulée par une pluie diluvienne. Alors, pour ne pas définitivement boire la tasse, les organisateurs ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Et de consulter la "commission des pluies", histoire de dompter les éléments. Magie, sorcellerie : l’opération a si bien fonctionné que plus une seule goutte n’est venue gâcher la fête. Si l’anecdote peut prêter à sourire, elle reste toutefois symbolique de ce maillage de minuscules et gigantesques miracles, qui tissent ce festival radieux, petite utopie savamment construite depuis 2008.

Il y a quatorze ans, donc, les ambassadeurs mondiaux du zouglou, ambianceurs de choc, Magic System, semaient cette graine, dans leur quartier défavorisé d’Abidjan, Anoumabo, "village" et sous-district de Marcory, en bordure de lagune, 70 000 habitants, rues de terres battues, maquis et échoppes de bric et de broc, population cosmopolite. Au fil des éditions de ce festival entièrement gratuit, imaginé avec ce qu’il faut de flair, d’engagement, d’intelligence et de chance, la sauce gombo a pris. Si bien que le Femua s’est hissé au rang des événements majeurs du continent, avec ses 100 000 spectateurs par an. Fort de ce succès, pas question pour autant d’abandonner l’épine dorsale de l’aventure : sa vocation sociale. Grâce aux retombées, Magic System construit des écoles, des bibliothèques, rénove des hôpitaux...

© Pierre René-Worms / RFI
Le groupe Magic System sur la scène du Femua 2022.

Les jeunes, trésors de l’Afrique

Dans les coulisses de ce vaste raout protéiforme, omniprésent, un grand manitou tire les ficelles, avec son impeccable chemise blanche, ses petites lunettes professorales et son sourire malicieux d’éternel enfant. Depuis son "secrétariat général", clim’ poussée au max au milieu de la chaleur moite, le "commissaire général" Salif Traoré, dit A’Salfo, chanteur lead de Magic System, d’un calme olympien au-dessus des tempêtes, explique la thématique de cette année, "l’entrepreneuriat et l’employabilité des jeunes" : "La jeunesse (77% des Ivoiriens ont moins de 35 ans, ndlr) constitue la richesse de l’Afrique, son socle. Mais si on ne lui donne pas les outils nécessaires pour évoluer, elle ne sera pas utile au développement du continent. Les carrefours de la jeunesse, lors du Femua, leur permettent par exemple, de rencontrer des entreprises, des professionnels, etc."

Tout au long de la journée, des cohortes de jeunes, d’étudiants, sillonnent le stade de l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS), site du festival, et ses préfabriqués, au gré d’échanges libres et réjouissants. Ils portent l’avenir et l’espoir. A’Salfo, leur "vieux mogo, leur vieux père" comme ils l’appellent ici, en sait quelque chose, lui qui a poussé sur le même terreau.

Au diapason de la thématique, la programmation musicale, accueillait, elle aussi, une majorité de jeunes pousses, parfois déjà superstars. Les vénérables (et assumés) doyens de cette édition ? Les Magic System, et leurs "copains de promo", les monstres sacrés du zouglou, le duo tonitruant à l’impeccable "groove machine", Yodé & Siro.

Fior 2 Bior, 100% ambianceur

Parmi la nouvelle génération, Fior 2 Bior, enfant du village, fait office de nouvelle coqueluche d’Anoumabo. À 23 ans, dont trois de carrière, ce grand gaillard, à la tête poupine et au flegme légèrement décalé, a déjà réalisé des featurings prestigieux, avec le rappeur Niska, par exemple, dans son tube Gnonmi avec lait. Dans moins d’une semaine, il s’apprête à conquérir l’Europe. Ce samedi 14 mai, lors de son concert sur la petite scène, la foule reprend comme un seul homme son refrain hypnotique, "Godo Godo".

Lorsqu’il sort des planches, entouré de ses bodyguards, des hordes de fans l’assaillent jusqu’à son rutilant SUV. Il faut dire que la star au nom cryptique, malgré ses tentatives de décodage, en rapport avec le Saint-Esprit, pourrait être labellisé "distributeur officiel de bonne humeur". Car s’il monte sur scène, c’est avant tout pour conjurer son drame personnel : la mort de son père. Sa musique ? Le "Gbopkarada". Soit une recette explosive de variété, de rap, d’afro… Bref ! Du son pour danser, qui, il l'assume, "ne porte absolument aucun message". Son rôle reste clair : "ambiancer les gens". Et après tout, la danse et la libération des corps n’est-elle pas aussi politique ? Lui-même a été inspiré par les mentors de la manifestation : "Grâce à Magic System, issu de mon berceau Anoumabo, on se dit que même d’ici, on peut devenir quelqu’un… "

Suspect 95, boss du rap ivoire

Autre figure de la jeune garde, l’autoproclamé boss du rap ivoire, mouvance hip hop qui déferle sur le pays, chanté en nouchi, cet argot des rues d’Abidjan, sur des beats zouglou ou coupé-décalé, traverse le site de l’INJS, poursuivi par ses fans, avec ce cri de ralliement : "syndicat !". Il se surnomme Suspect 95, du nom de son héros de jeu vidéo, un rappeur rompu aux sports de combat, associé à son année de naissance. "Le gars avait des jauges toujours remplies, il était imbattable… ", jubile-t-il.

Guy Ange Emmanuel, enfant de Cocody, quartier huppé d’Abidjan, fils de colonel et de professeur, commence le rap au collège. L’un des jeux à la récré ? Des séquences de freestyles. Pour faire grimper sa cote auprès des "go" (les "filles"), le garçon se colle à l’exercice. "Au début, j’étais nul, mais j’ai bossé, j’ai écrit des textes par centaines, j’ai peaufiné ma technique. Mes lyrics sont devenus percutants. Ils soulevaient l’enthousiasme !".

Le label Triomphe repère le jeune homme. Après son bac, il démarre sa carrière au quart de tour. Premier gros tube ? Enfant de boss, c’est boss, sur la fatalité des classes sociales. Tout y est déjà en germe : son flow, son accent nouchi, son engagement, et surtout, son humour et son autodérision. Sur la grande scène du Femua, Suspect 95, aujourd’hui signé chez Def Jam Africa, livre, au milieu de la nuit, devant un parterre collé-serré, un show impeccable et implacable, gorgé de force, de bonne humeur et de blagues… Suspect 95 a nommé sa fan base, son crew, le "syndicat". Et pour tous les syndicalistes, il y a cette philosophie claire : filles et garçons peuvent être acteurs de leur vie. "J’explique à chacun de mes fans que, comme moi, ils peuvent se battre, créer leur autonomie, leur succès, dit-il. Ils ne doivent compter sur personne, mais plutôt susciter leur propre chance, grâce à leur travail, à leurs convictions… "

© Pierre René-Worms / RFI
Le public du Femua 2022.

Des rêves en grand

Une attitude dans la droite lignée de celle défendue par Magic System qui foule la scène du Femua le samedi 14 mai vers 23h00, en présence la chefferie d’Anoumabo et du premier ministre de Côte d’Ivoire Patrick Achi. Beaucoup d’émotions parcourent une foule compacte, dont un tas d’adolescents, en sueur, parfois en larmes, amassée, quasi jusqu’à l’étourdissement, devant la scène.

Leurs tubes, ultra populaires, sans la moindre ride, portent en eux, toute leur sagesse limpide et efficace, comme dans Bouger Bouger : "Tant qu’y a la vie, y’a l’espoir", repris par des milliers de lèvres. Et puis, après un Premier Gaou bien envoyé, leur hymne retentit, en bouquet final : "there’s magic in the air !". Et devant une nuée de téléphones portables reconvertis en torches, comme autant d’étoiles et de vœux à souffler, on se remémore les paroles du premier ministre Patrick Achi sur la grande scène juste avant le show : "Tout est toujours possible pour ceux qui rêvent en grand !" Parole de magiciens.