Entretien avec Jacob Desvarieux

Jocelyne Béroard © DR

Fini le zouk ? Avec son nouvel album, Madousinay, sorti cet été, Jocelyne Béroard a apporté un vigoureux démenti à cette vision pessimiste. Rencontre-bilan avec le guitariste et chanteur guadeloupéen Jacob Desvarieux, co-fondateur de Kassav', réalisateur artistique de Madousinay.

Le zouk ? On en a une idée déjà presque lointaine. C'était dans les années 1980. Avec Kassav', formé en 1979, inventeur et étalon du concept, il avait déferlé jusqu'à Leningrad, mis des couleurs aux Victoires de la musique en 1988 qui les avait élus « Meilleur groupe de l'année ». Cocktail stimulant de funk, biguine, gwo ka (musique traditionnelle de la Guadeloupe) et calypso, le zouk s'inscrivait sans ambiguïté dans la catégorie « musiques populaires ». Et puis la vague est retombée. A force d'utiliser des recettes trop de fois réchauffées, le genre s'est vidé de sa substance, a perdu une partie de son public, notamment la jeunesse antillaise qui lui préfère désormais le raggamuffin. Mais Jacob Desvarieux, pilier historique du genre au sein de Kassav, nous explique pourquoi, contrairement aux prévisions, le zouk n’est pas mort:

Où en est la créativité musicale aujourd’hui en Guadeloupe et en Martinique ?
Il se passe des choses bien, des groupes, des artistes qui cherchent à trouver un truc. Les succès de Malavoi ou Kassav’ ont créé une certaine émulation. Des gens de la région se sont dits: «Donc on peut s’exporter, ça peut marcher.» Du coup, beaucoup de gens sont devenus artistes. On s’est retrouvé avec 300 albums qui sortaient sur une année, pour une population réduite. C’est complètement disproportionné. Dans cette production pléthorique, il y a bien sûr de tout. Certains font des trucs parce qu’ils ont des choses à dire, d’autres n’ont rien à dire, ils veulent juste passer à la télévision.

Avant Malavoi et Kassav’, il y avait eu aussi le succès de la Compagnie Créole.
La Compagnie Créole, c’était fait à Paris, pour les Français. Les Antillais n’adhéraient pas vraiment, même s’ils avaient adoré le premier titre qu’ils ont sorti car c’était un pot-pourri de morceaux du coin. La cible de la Compagnie Créole était davantage la métropole. Ils donnaient une image des Antillais que ceux-ci n’aimaient pas trop. Elle ne correspondait pas à celle qu’on avait envie de développer à ce moment-là. On était en pleine période de mouvements indépendantistes, de recherches de reconnaissance ou d’identité. Malavoi et Kassav’, eux, essayaient de défendre des valeurs de nos régions. Les gens se reconnaissaient davantage dedans.

Aujourd’hui encore on assiste à un mouvement d’intérêt pour les valeurs traditionnelles en Guadeloupe.On s’est rendu compte ici que l’on tendait à adopter une façon de vivre qui n’était pas celle dans laquelle nous avions grandi. Alors il y a eu une réaction. Des bars, des boîtes de nuit où l’on propose des produits locaux, de l’eau de coco, ont ouvert. Des restaurants très roots se sont développés, parfois des bouibouis perdus au milieu des champs de canne, des endroits où la patronne est une mère de famille qui fait la cuisine comme elle la prépare et la sert chez elle, pour ses enfants.

 

Quand vous intégrez des tambours comme vous l’avez fait dans le dernier album de Jocelyne Béroard, Madousinay, c’est aussi une manière de participer à cette tendance ?
Oui et c’est aussi le prolongement d’une idée qui était déjà là au départ de Kassav’. Ce groupe, nous l’avons formé en partant d’un constat: les Antilles françaises étaient largement squattées par les musiciens d’Haïti. Il fallait réagir, développer la musique du coin, notamment en intégrant le tambour, car la base de la musique d’ici, c’est le couple tambour–voix. Tout cela pour nous procédait d’une démarche identitaire. C’était important de faire une musique évolutive immédiatement identifiable, même lorsque le tambour n’était pas là physiquement d’ailleurs. C’est à dire que quand un étranger l’écoutait, il devait se dire immédiatement: ça c’est de la musique antillaise. Sur l’album de Jocelyne, nous avons travaillé avec les tambouyés de Van Lévé notamment, des gens qui ne suivent pas la même démarche que nous mais ont l’esprit ouvert.

La musique traditionnelle et le zouk ne sont donc pas nécessairement opposés ?
Tout dépend de l’ouverture d’esprit que l’on a. Il est tout à fait possible d’aller à un lewoz et puis ensuite d’écouter Kassav’.

Comment peut-on expliquer que le ragga se soit autant développé en Martinique et en Guadeloupe ?
Le ragga commercialement n’est pas plus important que le zouk ici, si l’on regarde le flux financier, mais il est plus visible car c’est un style qui s’accompagne d’un look particulier, contrairement au zouk.

L’album de Jocelyne Béroard est sorti sur Créon Music. Vous êtes fâchés avec les majors ?On avait signé sur une major (Sony) car c’était un moyen de nous développer, d’attraper de nouveaux marchés. Et puis on a fini par constater que leur politique ne correspondait pas vraiment à ce qu’on voulait. Ils n’ont jamais pu nous développer aux Etats-Unis par exemple car la politique de la boîte, c’est pas de sortir des artistes de France pour les amener aux Etats-Unis mais plutôt l’inverse. On a mis un certain nombres d’années pour comprendre cela. Pour le prochain disque de Kassav’, ils sont intéressés, comme leurs concurrents. On prendra le plus offrant.

 

Kassav’, est-ce un groupe simplement pour la danse ou prétendez-vous également à éveiller les consciences ?
Au départ Kassav’, c’est pas seulement un groupe d’amuseurs. On a aussi bien du message identitaire, sociologique, écologique que des histoires d’amour à raconter. Cette variété de thématiques, ce n’est pour ratisser large mais parce qu’on parle d’ici tout simplement.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la Guadeloupe et de la Martinique dans la région ?
On a une position très bizarre. Parmi toutes les îles du coin, nous sommes les seules à ne pas être indépendantes. On est également les seuls à parler français, ce qui n’est pas nécessairement un cadeau quand tous ceux autour de nous parlent anglais ou éventuellement espagnol. On a du mal à faire du commerce avec eux, alors que culturellement nous sommes très proches. Du fait que nous ne sommes pas indépendants, tous les rapprochements qui pourraient se faire doivent nécessairement partir de la France, à 10.000 bornes d’ici. A terme il n’y a pas de raison que nos deux petites îles ne soient pas intégrées dans la région. Déjà, pour améliorer les choses, il serait bon que les lignes aériennes soient davantage développées. Pour aller à la Dominique, en face de la Guadeloupe, c’est plus compliqué que pour aller en France. Pour Antigua, c’est encore pire. En ce qui concerne la musique par exemple, il faut constater que nos artistes ont du mal à exporter leur musique dans des îles qui ne sont qu’à 300 kms d’ici.

Jocelyne Béroard Madousinay (Créon Music/Emi Music France)