Mayotte ou le chaos, par M’Toro Chamou

Mayotte ou le chaos, par M’Toro Chamou
M'Toro Chamou © J-P Fauliau

À première vue, associer le mot "punk" à des îles situées sous les tropiques ne fait pas figure d’évidence. Mais à travers Punk Islands, titre de son nouvel album, le chanteur M’Toro Chamou cherche surtout à mettre en exergue la situation qui prévaut à Mayotte et dans l’archipel des Comores dont il est originaire.

L’appel de l’océan Indien était trop fort. Le "manque de chaleur" aussi : seize ans après son départ de Mayotte pour la métropole, notamment à Nantes où il est resté huit années, M’Toro Chamou est revenu vivre sous des latitudes plus clémentes. Mais pas sur son île natale, même s’il est persuadé qu’"on écrit mieux quand on est chez soi".

Depuis 2012, c’est à La Réunion, voisine de 1500 kilomètres, qu’il s’est installé et entreprend de poursuivre sa carrière. Et pour expliquer son choix, il ne tourne pas autour du pot : "En tant que musicien qui doit vivre ou survivre dans le milieu culturel, il est tout simplement impossible d’habiter à Mayotte. Jusqu’ici on n’a pas de salle de concert. Pas de salle de répétition. En fait, il n’y a pas de politique culturelle", affirme l’ultramarin qui observe, à l’inverse, les bienfaits des mesures prises en ce domaine à La Réunion où "tout est fait pour le maloya".
 
Depuis longtemps, il dénonce, comme d’autres, cette situation. Mais rien ne semble avoir évolué, regrette-t-il. Plus largement, c’est le sort de la population mahoraise qui le préoccupe. Derrière ses mots, une forme de colère affleure. L’homme s’efforce de la contenir, mais le sujet le fait entrer en ébullition en un instant.
 
Un chanteur engagé

Le ressort est si ancré dans sa personnalité qu’il pourrait bien être un des moteurs de sa vocation artistique. "J’ai des choses à dire", admet-il. "A Mayotte, tu es engagé, tu ne peux pas faire autrement. Revendiquer. Ce que nous sommes, tout simplement. On n’a connu que ça chez nous. Mais on dirait que tout le monde nous a tourné le dos et que personne ne nous écoute tellement nous sommes petits !"

Enfant, il écoutait les chansons diffusées par les postes radio que son père réparait, réglés sur les ondes des stations de Tanzanie, comme il le raconte dans le morceau Radio Tanganika. Et puis il y a tous ces vinyles que l’on posait sur le tourne-disque et qui l’ont marqué.
 
De la musique africaine qu’à Mayotte on a pris l’habitude de désigner par le mot "Sungura", sans égard pour le style en particulier, mais parce que c’était le nom de ce label kenyan (pressé parfois à Madagascar) écrit sur la rondelle et reconnaissable à son logo : un lapin. "Après, j’ai découvert Bob Marley", poursuit Chamsidi Momed, devenu M’Toro à la scène, le terme local pour les esclaves marrons qui fuyaient les plantations.
 
Intituler son nouvel album – le sixième – Punk Islands est une façon d’évoquer l’absence d’avenir qui, à ses yeux, se dessine à Mayotte et dans le reste des Comores. Le titre lui a servi de fil rouge, lui a donné la direction musicale pour agrémenter ses influences locales d’une couleur rock. "En ce moment, on en est tous là. Ce qui se passe chez nous est assez rock", indique-t-il.
 
Repères culturels

La Revolution qu’il appelle de ses vœux en ouverture du CD traduit son envie de voir les choses changer. En premier lieu à l’échelle de l’archipel des Comores qui "ne converse plus depuis 1974". Le quadragénaire, né avec le référendum qui a divisé politiquement ces îles de la Lune, rappelle qu’entre ces bouts de terre liés par l’histoire et la colonisation, le dialogue a pris fin lorsque certains ont opté pour l’indépendance tandis que d’autres préféraient rester sous administration française.
 
"Les Mahorais ont perdu quelques repères, et ces repères-là, c’est leur culture", considère le chanteur qui écarte la responsabilité de la départementalisation, intervenue en 2011, dans ce processus. "Ils ont peur de dire qu’ils sont comoriens. Et c’est un problème. Il y a quarante ans, pourtant, ce n’en était pas un", souligne-t-il. "Aujourd’hui, un Mahorais dit que ses ancêtres étaient africains. C’est faux ! C’est lui-même qui est africain", renchérit-il, ajoutant qu’"il est impossible de s’accepter à moitié".
 
Derrière ce "malentendu identitaire", il voit aussi le prolongement d’une relation "compliquée" avec l’ex-puissance coloniale. "Parler de nous-mêmes, pour l’instant ça dérange la politique française et mahoraise", pointe-t-il. Ce qu’il remarque lors de fréquents séjours chez lui laisse un goût amer : "C’était une île souriante, accueillante. Ça chantait, ça dansait, les gens travaillaient dans les champs, c'était le bon vivre. Aujourd'hui, au bord des routes, il y a des enfants de 10-15 ans, camés avec cette drogue qu’on appelle 'le chimique'. Et puis il y a ces histoires de clandestins, de naufrages de kwassa kwassa… On ne veut pas le dire, mais pourtant c’est vrai : à Mayotte, c’est le chaos."

Avec Punk Islands, M’Toro Chamou entend bien relayer ce constat sévère et tenter de mettre un peu de lumière sur son île pour la sortir de cette indifférence générale confinant à l’oubli, avec laquelle on la regarde depuis tant d’années.
 
M'Toro Chamou Punk Islands (Rue Stendhal / Idol) 2016
Site officiel de M'Toro Chamou
Page Facebook de M'Toro Chamou

En concert le mardi 05 avril au Zèbre de Belleville à Paris