Thomas Dutronc, lettres à France

Thomas Dutronc. © Yann Orhan

En anglais majoritairement, en duo ou même trio, le chanteur de 47 ans se promène en compagnie de la fine fleur de musiciens au milieu de standards français qui rayonnent à l'international. Petite fleur, Ne me quitte pas, Un homme et une femme, mais aussi du Daft Punk, du Air, et surtout des invités de prestige peuplent cet album intitulé Frenchy. Un ancrage pop-jazz assumé et libérateur.

RFI Musique : Qu'est-ce qui vous a conduit à vouloir célébrer le patrimoine hexagonal ?
Thomas Dutronc :
On a eu l'idée d'un projet qui permette de jouer à l'étranger, hors des pays francophones, juste par envie de voyager et de changer un peu les habitudes. Je ne suis ni farniente, les pieds dans l'eau dans un hôtel cinq étoiles, ni un aventurier qui va traverser l'Argentine en mini van. Ma relation avec le voyage, c'est surtout celle d'aller jouer dans d'autres pays. Puis, il y a eu un moment où Trump s'est mis à faire du "French bashing" alors que les États-Unis et les gens dans le monde ont une belle image de la France. Il fallait réagir à ses attaques mesquines. Mon manager a eu cette idée, moi j'ai hésité un peu. Est-ce que c'était une bonne chose de reprendre des chansons maintes fois entendues avec des artistes extraordinaires ? Quand j'en ai parlé à Rocky Gresset, mon vieux pote depuis vingt ans qui joue de la guitare sur le disque, il m'a dit que ça lui plaisait. C'est son aval qui m'a servi de déclic.

N'est-ce pas paralysant au départ de s'attaquer à de tels monuments de la chanson ?
Édith Piaf, c'est encore aujourd'hui l'artiste française la plus reconnue au monde. Alors on met La vie en rose. Puis là tu te dis : comment on va faire après Armstrong ou elle ? Dès que Rocky a fait l'intro, j'ai trouvé ça magnifique. Ce ne sont pas de très bons musiciens, mais vraiment l'excellence. C'est un partage, ce n'est pas juste un disque de super musiciens de studio. Quand Diana Krall a écouté la version de C'est si bon, elle a été conquise par le groove, les solos.

Il y a des chanteuses de jazz, mais aussi des rock stars. Le casting s'est-il effectué au gré des rencontres et des opportunités ?
Ça s'est construit un peu au hasard, on a fait ce qu'on a pu. Il y a eu deux difficultés dans l'album, dont celle de réunir trois jours d'affilée tous ces musiciens au planning surchargé. Et pour les rencontres, on a lancé des filets dans tous les sens. On avait quelques pistes proposées par Blue Note, la maison de disques. Mais il y en a pas mal qui ont capoté. Alain Lahana, le producteur qui s'occupe d'Iggy Pop, lui en a parlé. Cela l'a branché, il aime beaucoup la France. Il savait qui j'étais, il connaît bien la "mythologie française" : Gainsbourg, Birkin, mes parents, Juliette Gréco... Et c'est lui qui a ramené Diana Krall. Il a dit à Alain : "Tu crois que Thomas accepterait qu'on le fasse avec Diana Krall ?". C'était tout vu ! (rires). Billy Gibbons, je suis très fan de ZZ Top, il a accepté miraculeusement. Tous ont une espèce d'affinité avec la France. La femme de Jeff Goldblum est française, Stacey Kent chante dans notre langue, Youn Sun Nah a fait ses études de musique chez nous.

Il est facile à convaincre, Billy Gibbons ?
On a envoyé le morceau et sa femme a été sous le charme, car elle a été danseuse à Paris. Quand on a enregistré La vie en rose avec lui, on était aux studios mythiques Capitol de Los Angeles. On finit à la séance à 15h, il demande à quel hôtel on se trouve pour éventuellement prendre l'apéro avec nous. On n'y croyait pas du tout et il s'est pointé. On a passé une heure à boire des bières avec lui, à se marrer. Et d'un seul coup, un type vient le saluer et nous dit aussi bonjour. C'était Pete Townshend, le guitariste des Who. Rien que pour cela, ça valait le coup de faire le disque (rires).

Vous glissez aussi deux titres de Django Reinhardt. Il est tout en haut de votre panthéon personnel ?
Il est le musicien que j'admire le plus, qui me fait encore vibrer aujourd'hui. C'est un tel miracle la manière dont il joue. L'autre fois, je m'imaginais que ses notes n'étaient pas à la guitare, mais au piano : on aurait là un incroyable Nat King Cole. Il construit un fil mélodique à la fois complexe et qui coule de source. Il n'y a pas de remplissage, chaque note a du poids, on ne sait pas ce qui va se passer. J'ai pris Minor swing parce que c'est un instrumental célèbre. Et puis on a chanté Nuages, car on avait eu l'accord initial d'avoir la voix de Tony Bennett. Son fils travaillait chez Blue Note, mais il est parti et on n'a plus eu de nouvelles.

Le titre Plus je t'embrasse, composé par un Américain en 1926, c'est l'intrus du disque ?
On a un peu triché. Le directeur artistique de Blue Note nous a parlé de ce morceau qui nous a emballés de suite. Puis on a découvert peu après que ce n'était pas français. Mais ça passe, car il a été traduit de l'américain en France et il est revenu aux États-Unis chanté en français par Blossom Dearie. Là-bas, c'est cette version-là qui est la plus connue et la plus charmante. Donc il y a un aller-retour de ce titre avec la France.

De la douceur comme cahier des charges pour My way ?
C'est la chanson qui a généré le plus de droits au monde, au-dessus de Yesterday, Imagine, Thriller... On ne cherchait pas l'originalité à tout prix, mais on a eu le désir de toujours personnaliser les versions. My way est ici un peu plus sensible, fragile. De toute façon, je n'aurais pas pu faire un truc à la Sinatra ou Elvis.

Vous êtes plus que jamais chanteur ici...
Je me suis plus assumé comme chanteur. Comme on avait peu de temps, j'ai posé la guitare. Pour faire un solo, j'ai besoin de travailler une heure dessus, de faire quatre-cinq reprises. Alors que Rocky, avec son niveau de malade, va beaucoup plus vite.

Pendant le confinement, vous avez donné des cours de guitare sur les réseaux sociaux. Une envie de transmission ?
C'était pour tuer un peu l'ennui, mais j'ai été poussé aussi par la maison de disques qui disait de ne pas lâcher les réseaux sociaux. Moi ça m'emmerdait de faire des concerts en solo devant internet. Donc j'ai eu l'idée de faire des cours de guitare, de montrer les accords de Je l'aime à mourir, par exemple. Cela m'a plu, j'en ai fait quarante-huit d'affilée. J'aime l'école, l'apprentissage des anciens, l'histoire.

Rares sont les interviews de vous dans lesquelles on ne réclame pas de nouvelles de vos parents, Françoise Hardy et Jacques Dutronc. Vous n'en avez pas marre ?
Ça ne me dérange pas, je me dis que c'est normal. J'ai de la chance que mes parents soient aimés et qu'on s'inquiète pour eux. Je prends ça du bon côté. Ce qui m'a plus emmerdé, c'est que dans Un manouche sans guitare, il y avait un titre qui s'appelait Le Houdon Jazz Bar. J'étais un jour au bar pour aller voir jouer des potes, j'ai parlé avec un mec et une nana bourrés, ils évoquaient mes parents. J'ai enregistré la conversation dans ma poche, et j'ai bien sûr demandé leur autorisation ensuite pour l'utiliser. Le disque a pourtant cartonné, mais j'ai peut-être trois personnes qui l'ont relevé au milieu d'un nombre incalculable d'interviews. Là, on me demande des nouvelles concernant leur santé, ça fait plaisir, mais c'est compliqué aussi de rentrer dans les détails.  

Thomas Dutronc Frenchy (Blue Note) 2020
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