Arman Méliès, inspiration américaine

Arman Méliès revient avec l'album "Laurel Canyon". © Yann Orhan

Arman Méliès s'était lancé, il y a quelques mois, dans une trilogie américaine. Le dernier chapitre de très haute volée, Laurel Canyon, met la voix en avant et dessine un folk électrique, ample, ombrageux, épique.

Il brille sans prétention carnassière, Arman Méliès, fringant quadra à l'intelligence gigoteuse et à l'esprit agile. Discographie entamée en 2004, exemplaire, mutante, irriguée d'une sève fougueuse. Reconnaissance critique récurrente à défaut d'aura grand public. À mi-parcours dans sa trajectoire, Mon plus bel incendie, chanson accueillante au clip dément, avait pourtant tous les atouts d'une rampe de lancement définitive.

Cet artiste à la crinière "christophienne" ne cesse pourtant de mettre la musique au centre de ses préoccupations. Homme multiple, présent sur toutes les lignes, compagnon de route et de scène de Julien Doré, lieutenant de l'ultime équipage de Bashung (la composition de Vénus et Tant de nuits, deux pièces charnières du renversant Bleu pétrole). "Je serais sans doute le premier à me lasser de moi-même si j'étais toujours dans une posture de chanteur-leader. Quand on est moins exposé, cela permet aussi être davantage dans le plaisir. Tout ça est très complémentaire et cela me va très bien comme ça".

Il dit aussi : "Je suis dans quelque chose que j'espère instaurer dans le moyen et le long terme. Je ne veux pas céder aux sirènes de l'immédiateté et de la mode. Je préfère être là où je suis, et le rester pendant dix ans, plutôt que réussir un succès sur un coup opportuniste et ne pas l'assumer ensuite pour le reste de ma carrière".

Arman Méliès a toujours laissé une place au risque, une chance à l'accident. Initialement, cette trilogie américaine n'était pas prévue au cahier des charges. Mais son instinct créatif a changé la donne, imposant ainsi une publication forcenée en huit mois. "Devant la quantité de matériel et la disparité d'univers que pouvaient revêtir les différentes chansons, j'ai décidé au bout d'un moment de faire une sorte de partition un peu artificielle selon les thématiques. Il y a eu deux instrumentaux, l'un synthétique (Roden Crater, ndlr), l'autre post-rock (Basquiat's Black Kingdom, ndlr) en gestation depuis longtemps et sur lequel je suis revenu parce que ça me tenait à cœur".

Poésie politique

Et donc désormais Laurel Canyon, vision fantasmée - il n'y a jamais mis les pieds – de ce quartier de Los Angeles, véritable berceau de la contre-culture des années 1960 et 1970, là où des Jim Morrison, Neil Young, Joni Mitchell, Jimi Hendrix, Frank Zappa ont notamment posé leurs valises. "Ce n'est ni un hommage à ces artistes ni à des musiques dans la continuité de ce qu'ils faisaient. L'idée était vraiment de s'inspirer de cette époque un peu folle, où la poésie était quelque chose de politique, où on essayait de changer le monde en y croyant réellement, où on remettait en cause pas mal de choses comme les droits civiques, l'égalité homme-femme...Toutes ces choses-là fournissaient un point de départ pour la galerie de portraits imaginaires que j'avais envie de faire".
 

La voix s'arrache des chaînes qu'elle s'était auparavant imposées. Elle claque désormais au vent. Vivante, fiévreuse, haletante. Comme un besoin viscéral de ne plus avancer masqué et de se réaffirmer sans bouclier en tant que chanteur. "Il y a eu des périodes compliquées de souffrance à ce niveau-là. Je m'interdisais des choses par peur de mal faire ou de tomber dans la grandiloquence. Je n'arrivais pas à abandonner une certaine pudeur, trait de caractère assez marqué chez moi".

La voix toujours, étrangement familière à celle d’Hubert-Félix Thiéfaine, complice d'une décennie (crédité dans les deux derniers albums studio de l'auteur de La fille du coupeur de joints) avec qui il partage le duo du puissant Météores. "Il y a des moments où on ne sait même plus qui chante, c'est assez cocasse. Lui et moi avons pris cela pour un signe du destin".

À l'instar de son aîné, il produit une écriture funambule, racée, souvent cryptée : "Légions de mendiants couverts d'or/Parmi les rêveurs homériques". Mélodies nerveuses comme un orage d'été, harmonieuses comme une houle de mer, cinématographiquement entre Ennio Morricone et Hans Zimmer. Le titre Avalon fait ici monter l'arsenic, le mercure et l'aventure tandis que La promesse a la force des rengaines tourmentées.

Par son intensité incantatoire, par son emphase à la fois maîtrisée et assumée, par sa lumière noire, par ses fulgurances obliques, par ses slogans à la résonnante inconsciente actuelle (Nous voulons la vie en mieux), Laurel Canyon irradie d'un bout à l'autre. Sacré coup d'éclat. 

Arman Méliès Laurel Canyon (Royal Bourbon/Bellevue Music) 2021
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