Samba Touré, du côté de Binga

Pochette de l'album "Binga" de Samba Touré. © Glitterbeat / Modulor

Depuis le XVe siècle, la culture songhoy est connue pour son rayonnement autour de Tombouctou. Le guitariste et chanteur Samba Touré a grandi à cent kilomètres de la "ville d’or", à Binga dans une région aride aux portes du désert du Mali. De retour avec un nouvel album personnel en trio, il lui rend hommage avec brio.

RFI Musique : Dans quel esprit avez-vous enregistré ce nouvel album après la Covid et l’annulation de vos tournées ?  
Samba Touré : J’avais envie d’un retour à un son naturel, sans effet. Sur mes précédents albums, j’ai joué la carte blues/rock, mêlée à mes racines songhoy. Cette fois, on a coupé les branches pour garder les racines : l’enregistrement brut. J’ai juste ajouté des percussions et de l’harmonica sur quelques titres. La mélodie de l’harmonica remplace celle du njarka, notre violon traditionnel, d’habitude joué par Zoumana Téréta, un maître incontesté malheureusement décédé. Notre bassiste, Mamadou Sidibé, lui, est parti vivre aux États-Unis, je n’avais pas envie de le remplacer, c’était trop frais. On a donc enregistré en trio simple : guitare, ngoni et calebasse.

Vous vous sentez plus "créateur de chansons" que guitariste ? 
Je ne suis pas ce qu’on appelle un guitar-hero, je n’aime pas les solos interminables. Ma guitare est au service de la chanson, tout comme les autres instruments. C’est mon outil de travail ! J’en ai plusieurs, dont une m’avait été offerte par feu Ali Farka Touré, mais elle a trop vécu : elle aurait besoin d’être remise en état !

Dans ce disque, il y a peu de solos, c’est plutôt l’harmonie des instruments qui prime, comme une conversation musicale ?
Oui, c'est exactement ça. Le ngoni ne vient pas soutenir la guitare, ce n’est pas une décoration. Ils avancent ensemble, se parlent et se répondent, aucun ne domine l’autre. Ces derniers temps ils se disent : "quand est-ce qu’on prend l’avion pour refaire des concerts ?" !

Votre disque s’intitule pourtant Binga, pourquoi ce titre ?
Binga, c’est un petit village et le nom de la zone de Diré dans la région de Tombouctou. C’est une zone très pauvre et aride, aux portes du désert. La seule richesse, c’est le fleuve. Hélas, aujourd’hui le Niger est pollué par les activités industrielles et par l’incivisme des populations qui jettent leurs déchets sans se soucier des conséquences. Des milliers de poissons ont été empoisonnés. J’avais déjà abordé ce sujet dans mon album Gandadiko il y a quelques années, et je pourrais encore le chanter, car ça risque de rester d’actualité pour longtemps. Dans ce disque, j’évoque mes souvenirs d’enfance et les jeunes de Binga, qui sont attirés par la capitale. Ces régions rurales risquent de mourir, pendant que la capitale étouffe d’une population trop nombreuse.

Vous refusez qu’on colle l'étiquette "blues du désert" sur votre musique pourquoi ? 
Ce n’est pas que je le refuse. D'ailleurs, je ne peux rien y changer, mais il y a tellement de musiques différentes sous cette étiquette : en gros, toute la musique de la zone saharienne qui est plus vaste que l’Europe. Personne n’oserait donner la même étiquette à la musique italienne et à la musique polonaise ! Aziza Brahim, Afel Bocoum, des griots mauritaniens, de la musique peuhle, touarègue, songhoy ou berbère n’ont pourtant pas grand-chose en commun ! Même la musique songhoy diffère de Tombouctou à Gao. Moi, je joue de la musique songhoy de la région de Binga, mes racines, ma culture, mon identité. 

Est-ce Ali Farka Touré qui vous a convaincu de vous tourner vers vos racines songhoy ?
À l’époque, j’étais chanteur dans le groupe Farafina Lolo, qui mixait musique zaïroise et musique mandingue. Ali Farka m’a dit : "Fiston, c’est bien ce que tu fais, mais ce n’est pas ta culture, ce ne sont pas tes racines. Apprends la guitare et reviens à ta culture d’origine". C’est là qu’il m’a offert une guitare, et que je me suis mis plus sérieusement à en jouer ! 

Vous vivez à Bamako aujourd’hui, pouvez-vous rentrer à Binga ?
Oui je pourrais, mais ça reste dangereux. L’an passé par exemple, Hama Sankaré, qui a accompagné Ali Farka Touré à la calebasse pendant toute sa carrière, est mort, car son véhicule a sauté sur une mine. Et je ne parle pas des anonymes qui périssent régulièrement dans des attaques de villages, dans des embuscades sur la route ou en sautant sur des mines. Il n’y a pas une semaine sans un massacre, ou une attaque ou dans le centre ou le nord du Mali. De crise sécuritaire en crises politiques, on ne voit pas la fin des problèmes. 

Samba Touré Binga (Glitterbeat / Modulor) 2021
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