Le shaker caribéen de Dédé Saint-Prix

Dédé Saint Prix. © Le Mitrailleur

L'esprit qui anime le nouvel album du Martiniquais Dédé Saint-Prix est celui d'une rencontre entre la musique chouval bwa dont l'artiste sexagénaire est devenu l'ambassadeur et le style twoubadou joué en Haïti. Par-delà les concepts et les intentions musicales, Koktel Chouval Bwa met en valeur ce que les uns et les autres ont en commun, et œuvre à un rapprochement multidimensionnel, sur la carte comme dans le temps.

La chronologie d'une discographie ne correspond pas forcément à l'ordre dans lequel les albums d'un même artiste ont vu le jour. Certains mettent du temps à se développer, doublés par d'autres qui, pour des raisons aussi multiples que diverses, aboutissent plus vite. Dans le répertoire de Dédé Saint-Prix, placé sous le sceau du chouval bwa, joué dans les manèges d'antan, chaque projet avance à son rythme.

L'histoire de ce nouveau disque baptisé Koktel Chouval Bwa a débuté il y a fort longtemps. Indirectement, elle est même liée à celle de l'album A la Tingawa paru en 2003 et sur lequel le Martiniquais avait collaboré avec un autre artiste haïtien, le guitariste Ti Jack décédé en 2018. Pour l'un des titres, Violans, il avait alors emprunté la mélodie à un groupe local de twoubadou qui assurait en être l'auteur et avait accepté de la céder contre monnaie sonnante et trébuchante.

Mais voilà que Dédé découvre peu après que ce sont en réalité les Frères Dodo qui en sont à l'origine ! Il les contacte lors du tournage d'un clip sur place, leur explique la situation, et propose "pour réparer ça" de leur financer l'enregistrement d'un album (Soufri pou Genyen) à Port-au-Prince, la capitale. Fin du premier acte.

Musiques du peuple

Le second débute en 2011. Dans le cadre de l'Année des Outre-mer, Dédé Saint-Prix retrouve les Frères Dodo et se produit avec eux en France métropolitaine. A l'issue de leur tournée, un des membres, le guitariste Ludovic Anicette, décide de ne pas repartir de l'autre côté de l'Atlantique. "On est resté en relation et le chouval bwa twoubadou est né", résume le natif du François installé de longue date en Île-de-France. "Ce sont des musiques du peuple : quand vous arrivez à l'aéroport à Port-au-Prince, ce sont les twoubadou qui vous accueillent ; et en Martinique, le chouval bwa était au centre de chaque fête patronale", poursuit-il.

Pour donner corps au projet en compagnie de son acolyte haïtien, il sort des morceaux de son tiroir, appelle le vétéran de la musique martiniquaise Roland Pierre-Charles – à qui il dédie cet album – afin qu'il vienne jouer de l'accordéon, compose aussi pour des cuivres qui s'ajoutent aux instruments traditionnels tout en veillant à respecter l'esprit d'origine. "Je suis un enfant de la radio", souligne celui qui avait intégré le trombone au chouval bwa dès 1984 et arrange ici à sa façon la kalenda écrite autrefois par un musicien des ballets traditionnels martiniquais.

Pour Sé Li et Man Té Palé, il se penche aussi sur la haute-taille, une danse de couple populaire, "modèle martiniquais de contredanse/quadrille [qui] va émerger à la charnière de la période esclavagiste et de l’abolition de l’esclavage vers le milieu du XIXe siècle", explique l’ethnomusicologue David Khatile, dans une recherche universitaire sur le sujet. Avec ses arrangements qui savent relier les époques, inscrire hier dans le présent, Dédé Saint-Prix revisite ce pan du patrimoine dont sa ville natale est considérée comme le berceau en partageant les ordres musicaux avec le "commandeur" (maître tambour) qu'il a invité pour l'occasion.

Abolition de l'esclavage

Dans Réparation, le seul texte essentiellement en français, il aborde le poids de l'histoire : "Avant l'abolition, les esclaves n'étaient pas des citoyens. C'était des biens meubles et nos racines sont dans les archives des notaires [...]Tel lot de nègres était vendu à tel maitre. Dès lors, ils étaient considérés comme des machines agricoles".

Dans son enfance, complète-t-il, fêter le 22 mai (date de l'abolition de l'esclavage en 1848) était interdit et se faisait clandestinement dans les champs de canne. "Aujourd'hui, c'est devenu un jour férié. À chaque époque ses combats. On n'a pas déboulonné des statues mais on a déboulonné bien des choses dans nos têtes", sourit le Martiniquais, dont certaines chansons composées sans chercher à endosser le costume du militantisme "remontent" parfois du passé pour être utilisées de nos jours lors des grèves et manifestations aux Antilles.

Dédé Saint-Prix Koktel Chouval Bwa (Aztec Musique) 2020
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