Portugal : le fado, une passion contemporaine

Teresa Da Fonseca chante le fado depuis ses 15 ans. Elle s'initie à la guitare portugaise. © RFI/Marie-Line Darcy

Expression de tout un peuple, le fado séduit toujours autant les jeunes. À l’occasion des commémorations des 100 ans de la naissance d’Amália Rodrigues, la diva, retour sur une passion contemporaine.

L’été de la Saint-Martin baigne la place du Principe Real à Lisbonne d’une lumière vibrante. En ce samedi de temps de covid, placé sous couvre-feu diurne, la quiétude du joli jardin est à peine troublée par le passage des bus de ville.

Teresa da Fonseca est fadista, chanteuse de fado. La jeune femme est venue parler de sa passion qu’elle exerce en amatrice. En jean et grand pull, des allures d’adolescente, Teresa donne le ton : "Je déteste les grandes robes noires de certaines chanteuses. Nous les jeunes, nous chantons comme on est".

La jeune femme pose sa guitare portugaise sur un banc, cette guitare typique du fado, en forme de calebasse et dotée de douze cordes. Elle chante le fado depuis ses 15 ans mais Teresa qui possède un beau brin de voix rejette toute idée de carrière professionnelle. "C’est trop difficile d’être artiste, il y a trop de contraintes. Moi, je veux chanter comme je veux, quand je veux".

La jeune interprète revendique cependant son appartenance à cet univers très curieux du fado. "Il est composé de gens très intenses. Des bohèmes, des mélancoliques, des noctambules. Il y a des gens que je ne connais que dans l’ombre. Le fado on y boit, on y mange, on y parle beaucoup" explique la jeune femme. Un univers marginal avec ses codes très marqués où chanteurs et musiciens apprennent à l’oreille un répertoire dense que les maitres transmettent aux apprentis, dans une tradition orale qui perdure. 

Bien sûr, le fado n’a plus sa connotation polissonne liée aux bas-fonds de ses origines, quelque part vers la deuxième moitié du XIXe siècle.  Les jeunes sont nombreux à se tourner vers ce chant plus complexe qu’il n’y parait. Et ce regain d’intérêt est antérieur à la reconnaissance de Patrimoine mondial attribué par l’Unesco en 2011.

Teresa a une explication : "Nous sommes saturés de la mondialisation, de l'uniformisation. Au Portugal, les musiques diffusées sur les radios sont toutes identiques. Nous, on veut de l’authentique. Le fado permet de s’exprimer pleinement. C’est un contre courant, qui échappe au formatage des éditeurs et producteurs musicaux. On peut le comparer au rap ou au hip hop".

La fadista plaque quelques accords sur la guitare dont elle commence l’apprentissage — signe des temps, en jouer fut longtemps le seul apanage des hommes. "Le fado c’est en moi, c’est mon monde" dit la jeune femme bien de son temps en remballant l’instrument.

L’identité d’un peuple

La formule à priori parait assez éculée. Pourtant le fado que les touristes pressés réduisent à  l’expression de la mélancolie et de la douleur, est en fait une véritable carte d’identité. "Le fado est une forme d’expression importante dans une société de plus en plus fragmentée. Le besoin d’identification est intense. Le genre musical par ses symboles et l’appartenance de groupe qu’il permet joue ce rôle d’identificateur. Au passage, les interprètes trouvent affirmation de soi et la reconnaissance de leurs  pairs. Cela plaît aux jeunes" explique Cátia Tuna, théologienne et historienne qui vient d’être récompensée pour sa thèse sur Les ambivalences culturelles et religieuses du fado (1926-1945)*. Un domaine de recherches peu exploité, et qui vaut à son auteure d’être distinguée.

© RFI/Marie-Line Darcy
Adriano Santos, président de l'association de fado pose sous le portrait d'Amalia Rodrigues.

 

"Le fado se réinvente sans cesse tout en conservant des lignes directrices. Ce sont autant d’éléments identitaires qui permettent  au peuple portugais de s’auto-représenter" analyse la jeune Docteure en histoire contemporaine.

Le fado est un réseau d’entraide, un espace de reconnaissance et un lieu privilégié d’expressivité et de créativité. La thèse de Cátia Tuna, elle-même passionnée de fado, est peu banale. Elle met en avant le caractère sacré dont a été revêtu le chant sous la dictature d’António Oliveira de Salazar.

Pour en effacer le caractère trop cru et spontané, lieu de critique du pouvoir, le fado y a pris le goût de l’extase, yeux mi-clos, châle strict et ferveur filiale. Loin, très loin de ce qui plaît à Teresa la fadiste, qui privilégie une communion intérieure.

 Des centaines de Jimi Hendrix  

"Ce qui plaît aux jeunes ? C’est sans nul doute l’expressivité du fado, entre musique, chant et poésie. La guitare est un instrument versatile" considère António Sousa Mendes. Attablé devant un café, le musicien fadista de guitare classique fait voleter ses doigts d’artiste au-dessus de sa tasse de café. L’ingénieur informatique a débuté à Coimbra, l’autre ville du fado, au centre du Portugal.

Pour lui, il n’y a pas d’ambiguïté entre rêver d’être une rock star et jouer du fado. "Je connais de nombreux jeunes de 20 ans et quelques qui sont de merveilleux virtuoses, de guitare classique ou de guitare portugaise, très difficile. Je ne veux pas paraitre prétentieux, mais s’ils appliquaient leur technique à la guitare électrique, alors le Portugal fabriquerait des centaines de Jimi Hendrix" s’exclame-t-il. 

Le musicien estime que "le besoin d’exister des jeunes trouve dans le fado un espace d’expression à nulle autre pareille". Le fado, c’est la liberté dit-il. Et pour le musicien, il n’y a pas de hasard si les chansons de la démocratie de 1974 sont en fait nées dans les années 50, dans l’univers du fado. À Coimbra, où entre une ballade et une sérénade, les étudiants organisaient la résistance au fascisme. Le fado est un rebelle, un résistant qui ne cesse de questionner la société.

Amália Rodrigues, la diva

À Marvila, on trouve au pied de tours roses typiques de la banlieue de Lisbonne, l’Acof, une association dédiée au fado. Entre des murs couverts de portraits d’interprètes célèbres et de châles qui leur ont appartenu, le chant s’organise au cours d’après-midi où les chanteurs se suivent sans jamais se ressembler.

L’Acof est aussi une école où les interprètes viennent "limer les aspérités" comme le dit Adriano Santos président de l’association. Sous un portrait naïf d’Amália, il rend un vibrant hommage à la diva. "Elle est unique. Il n’y a rien d’autre à ajouter. Les jeunes de 14 à 17 ans d’aujourd’hui en parlent comme s’il l’avait connu. Amália, c’est Amália, pour tout le monde" affirme-t-il.

Les commémorations pour les 100 ans de la naissance de la chanteuse sont un rien pâlichonnes à cause de la covid. Mais Amália est dans toutes les têtes et dans tous les cœurs. "Elle a su repenser le fado. Elle l’a tiré de la rue pour lui associer la poésie des plus grands. C’était une femme ombrageuse et inquiète dans son for intérieur. Une évidence quand on l’écoute" dit  avec admiration Teresa da Fonseca. Une icône qui ne cesse de faire vibrer.

* "Não sei se canto se rezo": ambivalências culturais e religiosas do fado (1926-1945)
Concerts d'hommage : Amália, a voz maior do que o fado les 26 et 27 novembre à 19h00 au CCB (Centro cultural de Belém)