Stupeflip, un "CROU" dans la figure

Stupeflip. © KingJu

Culte pour certains, incompréhensible pour d’autres, Stupeflip a récolté pas loin de 430 000 € avec son "CROUFunding", une levée de fonds sur Internet à l’automne dernier : un record ! Si le monde de la musique s’affole actuellement autour de lui, rien n’a pourtant fondamentalement changé pour le "CROU". Son quatrième album, Stup Virus, confirme le talent intranquille de son héros cagoulé King Ju et de sa drôle d’armada. 

Cela commence par une voix sous tranquillisants qui vous dit : "Salut à tous, Je suis Sandrine Cacheton, la nouvelle porte-parole du CROU Stupeflip". Et puis tout part gentiment en vrille… Tout au long de ce quatrième album de Stupeflip et peut-être son dernier, cette fille virtuelle sert de guide entre les chansons, le fil rouge d’un parcours qui vous fait passer du  rire cathartique aux humeurs dépressives, du hip hop à ce qu’il reste des parodies de Pop Hip, du "noir" au "blanc".

Pour ce disque mixé par Renaud Letang, ce "CROU" autoproclamé (en anglais "crew", c’est-à-dire une bande) a sans doute trouvé une nouvelle copine mais il n’a pas laissé son humour potache à la niche. Dopé par un son énorme, Stup Virus est une suite idéale aux aventures de King Ju et de ses drôles de personnages, Cadillac, MC Salo et les autres. Comme depuis les débuts et le succès de Je fume pu d’shit, c’est bien Julien Barthélémy, alias King Ju, le maître de cérémonie d’une bande qui revendique désormais d’avoir sur son "disque dur", des "disques d’art" qui feront des "disques d’or". 

Le CROU et le hip hop

Pour en comprendre la genèse, il faut opérer un retour en arrière… Non pas en 1993, comme le dit l’un des titres clés de ce Stup Virus, mais plutôt dans ces années-là : "J’avais déjà pris le hip hop dans la gueule en 1988, avec des groupes comme EPMD, Public Enemy, raconte King Ju. J’ai eu le concours des Arts Déco, je suis parti pendant six mois en échange, à New-York. À l’époque, on ne me donnait presque rien pour vivre. Moi, je n’avais pas une thune. Les trois derniers mois, j’ai vécu semi clochard, mais j’ai découvert le Wu-Tang Clan, le premier album de Snoop Dog. En revenant à Paris, je tombe sur Cadillac dans le studio son des Arts déco, avec un pote à lui. Il était musicien mais il n’était pas trop fan de rap, je trouvais ça dommage, je lui ai fait écouter du son. Le délire Stupeflip est venu plus tard, l’idée était de hurler du rap en Français".

Quand il déboule dans les bacs après sept ans de vache enragée, Stupeflip veut "bouffer le monde". Hargneux et hard core, le groupe refuse de jouer le jeu médiatique et s’attaque d’abord à ceux qui s’intéressent à lui, du "jeune de 16 ans avec une feuille de chou à Ardisson". Cette image brouillée construit la réputation d’un groupe culte, pas compris du tout par les uns et adulé  par les autres avec son rock/rap provoc’. En coulisses, le "CROU"  nourrit l’ambition d’être au croisement de l’underground et à la lisière du grand public. D’abord signé sur une major BMG, il se confronte à une industrie musicale qui ne comprend pas grand-chose aux sorties de King Ju.

 Après l’échec de son deuxième album, Stup Religion (2005), le groupe intente un procès à sa maison de disques. Cela tiendra le Stup éloigné durant six ans des projecteurs, jusqu’au retour fracassant d’Hypnoflip Invasion (2011). Ancien manager de Jacno, vieux routard du monde de la musique, Michel Plassier, alias Plastok, tire les cordons financiers de cette entreprise devenue indépendante. Premier adepte du Stup, il n’intervient pas ou très peu dans ses choix artistiques. Par contre, il assume complètement les coups du CROU. Le Stupermarché, la boutique en ligne du groupe ? C’est Plastok ! La mise en ligne  de la dernière réunion du Stup avec le patron de BMG ? C’est encore Plastok ! Enfin, le CROUfunding, cette levée de fonds qui a permis à Stupeflip de récolter 427 972 €  via le site Internet Ulule ? C’est toujours Plastok ! 

Le CROU et ses vices

"On savait qu’on dépasserait les 40 000 €, mais au bout de 22 heures, on a atteint 120 000 €. On aurait pu aller plus loin, mais mettre en place une stratégie pour récolter de l’argent dont on n’a pas besoin comme on ferait de l’élevage intensif, ce n’est pas conforme à l’esprit de Stupeflip", affirme Plastok.  Fils du peintre Gérard Barthélémy, ayant grandi  dans une famille sans argent, King Ju est de son côté aussi mal à l’aise avec le sujet qu’avec une célébrité, qu’il évite soigneusement grâce à sa cagoule. Comment se voit-il, ce chanteur angoissé ?  Comment parvient-il à toucher souvent pile, sans que ça sonne toc ? "Par le travail, mec ! Par mon boulot acharné, j’te jure ! Si je fais passer ces émotions, c’est que je ne suis pas très heureux dans la vie, je ressasse  beaucoup, je suis très solitaire. Je travaille chez moi, je sors jamais de mon quartier, je suis plutôt largué. Moi, je ne suis qu’un transmetteur, je suis comme une antenne".

Un drôle d’antenne tout de même qui passe le plus clair de son temps à travailler des  boucles de musique sur son Mac en fumant des joints et prône dans les quelques interviews qu’il donne la "Bisounourserie bienveillante". "Pour moi, le top de la musique maintenant, c’est de faire un truc qui donne la pêche et profond", poursuit-il. Comme la plupart de Stup Virus, le morceau The Antidote serait donc plutôt à prendre au premier degré quand il est dit : "Si tu te sens à bout/ Si tu as pris des coups/ Faut qu’t’écoutes le Stupeflip CROU / Et si la vie te saoule /  Et si tu sens seul / Faut qu’t’écoutes le  Stupeflip CROU". Mais attention quand même… "Si Stupeflip n’était que gentil et bienveillant, ce serait Lorie. Il faut quand même un peu de vices, sinon, ce n’est pas intéressant", assure Julien. Et on entend alors résonner le rire de son CROU.  

Stupeflip Stup virus (Etic System) 2017                                                                                                                                                 

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