Disparition de Philippe Zdar, pionnier de la French Touch

Philippe "Zdar" Cerboneschi dans son studio, rue des Martyrs à Paris, le 18 juin 2019. © RFI/Sébastien Jédor

Moitié du célèbre duo Cassius, producteur émérite, acteur incontournable de la French Touch, Philippe Zdar, est mort accidentellement d'une chute d'un immeuble parisien le 19 juin en soirée. À quelques jours de la parution du nouvel album de Cassius, Dreems, il avait répondu aux questions de Sebastien Jédor le 18 juin dernier.

Philippe Cerboneschi de son véritable nom était surtout connu pour ses activités au sein du duo Cassius qu'il avait monté en 1996 avec Hubert Blanc-Francard. Leur premier album 1999, mêlant hip hop funk et house, est devenu un marqueur dans l'évolution de la scène électro française.

Les deux hommes s'étaient rencontrés lorsque Philippe "Zdar" était encore ingénieur du son, il avait notamment travaillé pour Serge Gainsbourg. Zdar avait déjà créé un autre duo avec Étienne de Crécy, Motorbass.

Cassius sortira plusieurs autres albums, Au rêve en 2002, 15 Again et Ibifornia en 2016. Le prochain intitulé Dreems devait sortir le 21 juin.

En tant que producteur, Zdar avait aussi collaboré seul ou avec Hubert-Blanc Francard, à des albums de MC Solaar dans les années 90, mais aussi Phoenix, les rockers américains The Rapture, ou dernièrement le groupe écossais Franz Ferdinand.

© Capture d'écran Twitter Alex Kapranos
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À 52 ans, Philippe "Zdar" avait encore de nombreux projets, le monde de l'électro, et plus encore, est en deuil.

INTERVIEW DE PHILIPPE ZDAR (18/06/2019)

Le CD Dreems va sortir. Avec ce disque, vous vouliez revenir aux fondamentaux de la house music, musique gorgée de soleil, de sensualité avec de belles voix féminines ?
Philippe Zdar :
Non. En fait très honnêtement, on voulait revenir à rien du tout avec le disque. On a juste fait comme on fait tout le temps, c’est-à-dire on fait ce qu’on peut, et après on arrive à la fin. Il y avait juste un truc pour de vrai, c’est qu’effectivement j’avais produit pas mal de disques et notamment celui de Franz Ferdinand [ndlr : Always Ascending], qui s’était fait en 6 semaines. Et j’avais proposé à Hubert : "viens, on essaie de faire un disque rapide". On a en marre de traîner, de déconstruire, de refaire, etc.

Hubert Blanc-Francard, c’est l’autre moitié de Cassius…
Exactement, Hubert… c’est Hubert Blanc-Francard, a.k.a Boom Bass. Donc, on s’était dit qu’on allait faire ça. Après, on a fabriqué ce disque comme on ne l’a jamais fait, c’est-à-dire bout par bout, vraiment en avançant comme un mix, comme une cassette, comme une mixtape. Et du coup, on a découvert qu’il était parfait pour l’été. C’est pour cela qu’on s’est battu pour qu’il sorte cet été. Le disque, à un moment donné, nous faisait rêver. Il y a un morceau particulier qui s’appelle Dreems, et on s’est dit : on l’appelle comme ça. C’est assez large pour pouvoir y mettre tous nos fantasmes, tous nos rêves, toutes nos angoisses aussi.

Quelles sont les angoisses alors ? parce que les rêves on les perçoit…
Les angoisses, il faut que tu fasses l’autre interview, celle avec Hubert, parce que c’est lui qui est angoissé !! Moi, je ne suis pas du tout angoissé. (rires)

C’est comme ça que fonctionne votre duo. Il y en a un qui est plus solaire, et l’autre plus angoissé ?
Non, en réalité, non. On a tous les deux des montées et des descentes très fortes. Moi, je suis Verseau. Donc, c’est peut-être que les descentes sont plus courtes. Non, il n’y a pas plus angoissé que moi. On fonctionne d’une façon fantastique. Depuis 20-30 ans, c’est mon meilleur ami. On fait de la musique, on ne s’engueule jamais. Mais il sait très bien quand je l’énerve, et je sais très bien quand il m’énerve. C’est un rêve, j’adorerais que l’on puisse vivre comme ça dans les couples (rires).

C’est étonnant que beaucoup de groupes de la French Touch soient des duos d’ailleurs : Daft Punk, Cassius, Air ?
C’est vrai et effectivement, ça ne m’étonne pas dans le sens où la musique électronique, c’est une musique qu’on fait quand même dans un ordinateur à l’origine. Mais, ça me semble logique, on est toujours mieux à deux. Et par contre, à cinq, pour la musique électronique, c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’il y a un ordinateur, une souris, etc. Le "Power Trio" était l’expression parfaite du rock : basse, batterie, guitare et la voix. Pour la musique électronique, être deux c’est vraiment bien.

J’employais l’expression de "French Touch". Est-ce que vous vous reconnaissez toujours dans ce mouvement ?
Par défaut oui, je suis obligé de m’y reconnaître. Ce n’est pas que je m’y reconnaisse ou pas. On ne s’est jamais vraiment reconnu là-dedans. On sait que c’est le terme qui a été entériné pour parler de ce qui s’est passé en 1995 en France. On savait très bien, que ce soit les Daft [Punk], ou nous, que notre amour, c’était la musique de Chicago. Donc, c’était assez rigolo qu’on essaie de reproduire la musique house de Chicago et qu’on nous dise que c’est la "touche française".

On est dans votre studio pour enregistrer cette interview et sur une étagère à côté, il y a de nombreux vinyles, notamment ceux de John Coltrane, Maria Callas, la grande époque de la Motown… Ce sont toujours ces artistes qui vous inspirent ?
Moi, je m’inspire un peu de tout, de la vie, de la musique. Mais en tout cas, j’écoute beaucoup de vinyles. Je n’ai que des vinyles, je n’ai jamais passé le cap "CD". Donc c’est très bien parce que ces temps-ci, il y a un retour du vinyle. Alors, je peux en racheter des nouveaux. J’ai un amour particulier pour la soul, le jazz, la musique noire américaine des années 1950 à 1980. J’écoute aussi pas mal de rock. Je suis DJ donc je continue à écouter de la musique électronique pour suivre les nouveautés.

Vous êtes DJ et concepteur d’album, ce sont les deux facettes de votre personnalité. Être DJ, ça vous permet d’être en contact avec tout ce qui bouillonne actuellement ?
Exactement. Être DJ, c’est ma passion. En fait, j’ai trois casquettes, je suis aussi producteur de disques et ça m’apporte beaucoup. Là, j’ai aidé Hot Chip à faire leur disque. Je me rappelle que je partais le week-end, je revenais et j’avais une idée. Parce que, quand on est DJ, on a le doigt qui est posé sur le pouls de ce qui se passe actuellement. On est obligé. On écoute des trucs que font des mecs de 17 ans. Si on ne reste que "rock" ou qu’on est obsédé par les Rolling Stones, nos références, notre culture… tout ça vieillit. Après, ça n’empêchera pas qu’on soit bon ou pas. En tout cas, je trouve que continuer à être DJ pour le plaisir d'aller dans les clubs, me retrouver au milieu des kids, (j’adore), la musique très forte, la sueur… ça m'apporte quelque chose qui peut se retrouver dans Cassius et dans ma carrière de producteur.

Avant la house, il y a eu le rock. Qu’est-ce que cette période vous a apportée ?
Un bon moyen de faire sortir toute l’énergie que j’avais. Quand j’étais petit, on m’appelait la "cocotte-minute". J’ai toujours eu beaucoup d’énergie, je ne dors jamais. Je suis toujours par monts et par vaux. Quand j’avais entre 14 et 18 ans, le hard rock et le speed métal, c’était un moyen de faire sortir la testostérone, la sérotonine. Tous ces trucs qui font qu’un gamin de 17 ans est prêt à aller casser des voitures. Mais moi je préférais aller casser ma batterie !

Cassius Dreems (Justice / Love Supreme) 2019
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